Boycott du Mondial 2018 !

Russie 2018 : boycott du Mondial de Poutine !

 

Pendant que les Jeux olympiques d’hiver et les Jeux paralympiques se déroulaient sous un déluge d’acclamations nationalistes pro-Poutine et que l’hystérie sportive occultait massivement les atteintes régulières aux droits de l’Homme, l’homophobie d’État, les lois liberticides, le quadrillage militaro-policier et les colonies pénitentiaires en Russie, le Kremlin donnait l’ordre à Viktor Ianoukovitch de réprimer dans le sang les manifestants « Euromaïdan » et déclenchait ensuite une guerre d’invasion de la Crimée, prélude à son annexion pure et simple, au mépris des traités internationaux. L’intervention des milices armées dirigées par Moscou débouche actuellement sur l’embrasement de plusieurs régions de l’Est de l’Ukraine en attisant la guerre civile entre séparatistes pro-russes et forces loyalistes. Chaudement félicité par l’oligarchie olympique pour la « merveilleuse » organisation de ses Jeux alors qu’il rompait manifestement la « trêve » brandie d’ordinaire en fétiche pacifiste par les idéologues de l’idéal sportif, Poutine, le grand ami de Killy, menace désormais gravement la paix en l’Europe. Après avoir modifié les frontières de la Géorgie en 2008 à la suite d’une guerre éclair lancée le jour de l’ouverture des JO de Pékin (occupation de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie), le Kremlin fragmente les anciens États satellites de l’URSS afin de les isoler de l’Occident et de les faire revenir, en lambeaux s’il le faux, dans le giron de sa domination. Le but de Poutine est parfaitement clair, il ne s’en cache nullement : la Russie veut retrouver l’hégémonie de grande puissance de l’ex Union soviétique. Géorgie, Ukraine, Moldavie, la liste des pays à dépecer et vassaliser ne cesse de s’agrandir. Les États baltes, la Pologne, la Roumanie se sentent directement menacés. Les manœuvres militaires russes, la campagne de propagande contre « l’Occident », les démonstrations de force de l’armée russe sur la place rouge à Moscou lors de la commémoration de la défaite de l’Allemagne nazie, l’exaltation forcenée du « patriotisme russe » par Poutine et les médias aux ordres, les intimidations aux frontières font désormais partie des provocations quotidiennes. Parallèlement à cette politique d’intimidation à l’intérieur comme à l’extérieur, la géopolitique de « splendeur sportive », illustrée par l’organisation pharaonique d’événements planétaires et par les victoires « légendaires » des athlètes et équipes russes, est une pièce essentielle de cette stratégie de reconquête territoriale, de puissance impérialiste et de prestige international.

Quand la FIFA a attribué, en 2010, l’organisation du Mondial 2018 à la Russie, ses dignitaires savaient pertinemment que les troupes russes s’installaient illégalement en Géorgie. La situation sociale était également connue de tous. Les fraudes électorales, les intimidations des journalistes, la persécution des partis d’opposition, les emprisonnements et tortures des dissidents, le racisme et l’antisémitisme organisés, notamment parmi de nombreux groupes de supporters des équipes de football, sont depuis longtemps dénoncés par Amnesty International. Alors que l’Angleterre était en lice pour accueillir la Coupe du monde, la multinationale du football (la FIFA), structurellement gangrenée par les prévarications qui touchent ses dirigeants, a choisi de privilégier ses propres intérêts financiers en s’alliant objectivement à la nomenklatura corrompue de Poutine. Les conditions dans lesquelles le vote a eu lieu font aujourd’hui l’objet de suspicions légitimes d’irrégularités, de trafics d’influence et d’arrangements mafieux, comme ce fut le cas pour l’attribution du Mondial au Qatar en 2022. Selon Luke Harding, auteur du livre Mafia State, « les responsables de la candidature de la Russie pour la Coupe du monde 2018 savaient une semaine avant le vote qu’ils l’avaient emporté »[1] ! « Le moindre niveau de démocratie » en Russie, que le secrétaire de la FIFA Jérôme Valcke considère comme un gage de réussite du Mondial, est un véritable appel d’air pour le business international sans foi ni loi. Comme pour les JO de Sotchi, la Russie doit absolument tout construire pour « accueillir le monde » en 2018. Les budgets explosent d’une année sur l’autre, passant de 10 à plus de 21 milliards d’euros au gré de l’extorsion des fonds publics au profit du capital privé ou des richesses personnelles des « amis » de Poutine» et de son clan opaque. Les stades, routes, autoroutes, aéroports, hôtels de luxe, zones commerciales, etc., représentent un marché juteux pour toutes les entreprises partenaires de l’événement. La population russe, déjà soumise à l’influence de l’industrie du football contrôlée par des oligarques milliardaires, est une masse de consommateurs potentiels pour les produits de la FIFA et de ses marques sponsors. Rien n’arrête les ambitions expansionnistes de la firme mondialisée du football capitaliste, pas même les manœuvres guerrières du pouvoir russe qui visent à étendre sa zone d’influence aux portes de l’Europe.

Dans ces conditions, des appels au boycott du Mondial 2018 ont déjà été lancés. Le footballeur Yaya Touré (Manchester city), régulièrement victime de violences racistes sur les terrains russes, dénonce la complaisance de la FIFA à l’égard des autorités locales du football qui protègent les groupes ultras et hooligans[2]. Les Pussy Riot militent également pour s’opposer à la Coupe du monde. Selon Nadejda Tolokonikova, « le sport ne va pas remplacer le manque d’idées et de projet des hommes politiques russes. Le peuple ne croit ni aux JO, ni à la Coupe du monde. Cela ne sauvera pas la Russie. Le peuple espère autre chose. Les Russes se rendront peut-être compte qu’on ne dépense pas l’argent pour les bonnes raisons : la santé, la politique, la culture. On le flambe dans les compétitions sportives qui ne sont d’aucune utilité. Peut-être que les gens vont enfin avoir la haine et renverser le pouvoir. Ce serait une mauvaise nouvelle pour Poutine. Et une bonne nouvelle pour nous. Boycottez la Coupe du monde 2018 en Russie[3] ! ». Enfin l’eurodéputé Vert Daniel Cohn-Bendit a fait savoir qu’il était lui aussi pour ce boycott. Il estime qu’il faut « isoler politiquement et humainement » le régime belliciste de Poutine : « Il y a une chose qui peut toucher profondément Poutine : dire que les Européens et tous ceux qu’on pourra entraîner n’iront pas à la Coupe du monde dans quatre ans s’il n’arrête pas. Il faut une réponse. La plus mauvaise, c’est de ne rien faire[4] ». Ainsi, trois raisons justifient le boycott du Mondial de Poutine : la xénophobie des meutes supportéristes dans les stades de football russes, la paupérisation matérielle et culturelle de la société russe qu’entraîneront les fastes du Mondial, et la légitimation internationale d’une dictature impérialiste par le spectacle mondialisé du ballon rond. Michel Platini peut bien déclarer en avoir « ras-le-bol » des « demandes de boycott qui émanent de politiques ou d’intellectuels que le sport n’intéresse pas »[5], il se trouve que l’ère des boycotts des circus maximus sportifs dans des pays anti-démocratiques est loin d’être terminée[6] !

En juillet 2008, nous appelions à boycotter les Jeux de Sotchi. À cette fin nous avons mené une campagne politique et une lutte idéologique six ans durant, au sein de Quel Sport ? et du COBOSO. Au regard de l’histoire des Jeux olympiques organisés par des régimes totalitaires, dictatoriaux ou militaro-policiers, nous avions prévu que Poutine se servirait du barnum publicitaire des Jeux comme d’un écran de fumée, d’une opération de propagande et d’une diversion idéologique pour mener des offensives annexionnistes et durcir les moyens de contrôle de la société russe. Nous l’avons écrit dans quasiment tous nos appels publiés dans la presse, en ne manquant jamais de signaler que les sportifs, conditionnés pour la compétition à tout prix, se rendaient objectivement complices de cette stratégie. Et c’est exactement ce qui s’est passé. Désormais, nous nous joignons aux appels au boycott déjà lancés. Nous envisagerons en temps voulu de mettre en œuvre les moyens de concrétiser ce mot d’ordre selon les rapports de force et l’évolution de la situation. Mais dores et déjà, pour nous, l’objectif de Poutine est limpide : la guerre des stades préfigure le stade des guerres à venir. Ne le laissons pas à nouveau aveugler l’opinion publique par le spectacle des mercenaires en crampons, manipuler les nations sélectionnées pour le Mondial et réduire au silence l’opposition démocratique en Russie au nom du football. Pour ne pas être les idiots utiles du Kremlin, comme ce fut le cas lors des Jeux de Sotchi, les gouvernements européens doivent dès maintenant faire savoir à la FIFA qu’aucune équipe nationale ne participera à un Mondial dans un pays qui fait de sa militarisation ultranationaliste une menace pour la paix en Europe.

Quel Sport ?, le 11 mai 2014


[1] Voir Luke Harding, Mafia State : How One Reporter Became an Enemy of the Brutal New Russia, Norwich, Guardian books, 2012. Cité par Pierre Godon, « Le Mondial en Russie sent le caviar frelaté… comme au Qatar », francetvinfo.fr, 3 octobre 2013.

[2] Voir Lucas Brient, « Yaya Touré veut boycotter le Mondial russe en 2018 », lefigaro.fr, 25 octobre 2013.

[3] « Les Pussy Riot appellent au boycott », sport.fr, 2 février 2014.

[4] Propos de Daniel Cohn-Bendit prononcés sur France Inter mardi 4 mars 2014.

[5] AFP, 27 mars 2014.

[6] Contrairement à ce qu’annonçaient, péremptoires, le géostratège Pascal Boniface et l’historien du CIO Eric Monnin avant les JO de Sotchi. Ces deux gardiens du temple sportif prennent leurs désirs pour la réalité et comme les chiromanciens prédisent l’avenir en abusant les croyants.