Et maintenant, Quel Sport ?

Petite généalogie d’une tradition critique

Boris Maquet

Si, comme l’affirmait André Breton, « en matière de révolte, aucun de nous ne doit avoir besoin d’ancêtres1 » ni de personnalités tutélaires, l’aventure de Quel Sport ? serait malgré tout bien vite soldée si nous cédions au chantage d’un temps qui élimine son passé pour donner l’illusion perpétuelle de la nouveauté, en nous attribuant les splendeurs d’une création ex nihilo. En une période comme la nôtre de grande vaporisation orwellienne — et de grands recyclages — des principaux acquis de la critique radicale du sport2 par les divers appareils d’État et leurs serviteurs volontaires chargés de faire pousser les cent fleurs artificielles de l’idéologie sportive (UFRSTAPS, INSEP, IUFM, IRIS, etc.), il est absolument nécessaire de retrouver le fil qui nous relie au conatus critique, à l’éthique de la résistance et aux agencements politico-théoriques polymorphes des enragés de la lutte contre le sport de compétition. Certes, « pour peu qu’on soit attentif, on pourra toujours deviner, dans le dernier avenir entré en scène, les présages du futur “bon vieux temps”3 ». Et les moins amnésiques parmi ceux qui ont encore une haute estime de la révolution permanente verront bien que de Quel Corps ? à Quel Sport ?, une filiation apparaît spontanément comme le signe d’une « hantologie4 » infinie. Mais sachant bien que l’attention dialectique aux traces et à l’infime n’est pas fournie — loin s’en faut — dans le prêt-à-penser de l’homo sportivus de campus, je voudrais rappeler ici, très brièvement, quelques jalons importants de la lutte menée contre le sport en France.

— 1905-1930 : Dès la création de la SFIO, de jeunes socialistes s’opposent au jauressisme sportif et considèrent le sport comme un « opium du peuple », comme la « quintessence de la société bourgeoise ». À l’image de leurs camarades italiens, allemands, suédois ou russes, ils déclarent une aversion sans bornes pour la pratique sportive et pour la « purification physique des jeunes prolétaires ». Ils lutteront pendant plus de vingt ans, même au sein du jeune PCF, contre le nationalisme, le militarisme, l’autoritarisme et l’esprit de compétition inhérents au sport5. Georges Sadoul en donnera une expression littéraire magistrale dans son article « Le nouvel assommoir » paru en 1930 où il écrit ceci : « Le sport apparaît comme le miroir de la rationalisation, du patriotisme, de la connerie. La bourgeoisie qui l’a créé, l’a fait à son image. […] Il est indispensable de lutter contre le sport aussi bien que contre toute organisation agressive6 ». L’Internationale rouge sportive fondée en URSS (et à laquelle se rattachera le PCF grâce au travail de Jacques Doriot — futur chef fasciste du PPF — en 1923), la FST puis la FSGT vont peu à peu noyauter, asphyxier et éliminer les opposants au sport des rangs de l’extrême gauche française.

— 1936 : Alors que la grande majorité du Front populaire est favorable aux Jeux olympiques de la croix gammée à Berlin, notamment à cause de la propagande massive organisée par le PCF et ses organisations sportives pour faire vivre coûte que coûte « l’esprit olympique », quelques poches de résistance antisportive s’organisent. Le Parti communiste internationaliste ainsi que les Jeunesses socialistes révolutionnaires (trotskystes) critiquent ardemment le chantage sportif sur lequel s’appuie Hitler pour « mettre au pas » l’Allemagne. Dans le même temps, la campagne internationale de boycott des Jeux de Berlin dénonce le racisme et l’antisémitisme de l’état hitlérien, la militarisation de la jeunesse par l’encadrement sportif et la propagande national-socialiste véhiculée par les organisations sportives allemandes. Elle dénonce aussi la complicité du Comité international olympique (CIO) qui accepte de confier les Jeux à un état impérialiste qui prépare ouvertement la guerre, persécute les Juifs et installe un régime totalitaire. Pierre Mendès-France sera le seul député à refuser de voter les crédits pour la délégation olympique française7.

— 1945-1964 : De nombreux mouvements d’avant-garde (Surréalistes, Dadaïstes, COBRA, Lettristes, Situationnistes, etc.) expriment, à l’occasion de leurs critiques du capitalisme, du Spectacle ou de l’art, leur opposition au sport. Jamais de manière frontale et assidue cependant. Pour eux, les « jeux passionnants », les « dérives continues » et autres « errances expérimentales » se placent aux antipodes de l’organisation corporelle opératoire, paramétrée et agressive du sport. À l’architecture sportive quantophrénique, utilitariste, univoque et monumentale, à l’urbanisme concentrationnaire et mortifère des stades ou gymnases, sera opposé un « urbanisme unitaire » fait de labyrinthes et agencements nomades, un urbanisme mouvant et infiniment exploratoire offrant au corps, au vivant, de quoi s’épanouir dans toutes ses possibilités érotiques et créatrices.

— 1963-1975 : En 1963, au sein du Syndicat national d’éducation physique (SNEP), est créée la « Tendance du Manifeste » par un petit groupe de professeurs qui refusent une éducation physique uniquement sportive. Françoise Longone, Jean-Pierre Famose, Jacques Personne, Jean-Marie Brohm, Pierre Laguillaumie, Ginette Berthaud et Guy Bonhomme vont lutter contre le réformisme social-démocrate dominant et contre les staliniens du PCF qui finiront par imposer leurs perspectives normalisatrices en 1969. La « Tendance du Manifeste » refuse catégoriquement la fascination qu’exerce le sport soviétique et des pays de l’Est sur les pédagogues de l’époque. En 1964, dans la revue Partisans éditée par François Maspero, Jean-Marie Brohm relance la réflexion critique et militante sur le sport avec « Former des âmes en forgeant des corps ». S’ouvre alors une période d’intense production antisportive qui prendra sa source épistémologique dans le freudo-marxisme (Freud, Reich, Fenichel, Brown), le marxisme (Marx, Trotsky, Lénine, Lukács, Bloch), la théorie critique de l’école de Francfort (Horkheimer, Marcuse, Benjamin, Adorno, Fromm), la phénoménologie critique (Husserl, Sartre, Merleau-Ponty), l’analyse institutionnelle (Ardoino, Loureau, Lapassade) et plus tard l’ethnopsychanalyse (Devereux, Nathan). De 1964 à 1975, au fil de numéros de Partisans offrant une tribune au petit groupe d’acharnés soudés autour de Jean-Marie Brohm, des textes toujours plus incisifs — notamment ceux regroupés dans le numéro historique de Partisans « Sport, culture et répression » de 1968 — mettent en avant les thèses suivantes : – le sport est d’essence bourgeoise ; – il est une organisation mondiale de type capitaliste ; – ses catégories principielles sont celles du capitalisme mais aussi de ses hypertrophies (nazisme, fascisme, maoïsme, stalinisme, castrisme) ;  – l’idéologie sportive reflète et produit l’idéologie bourgeoise ; – le spectacle sportif est un abrutissement culturel, un opium du peuple ; – le sport fonctionne comme une religion mondialisée. Ces réflexions théoriques trouvent leur expression organisée dans la tendance syndicaliste révolutionnaire école émancipée créée en 1969 au sein du SNEP par Jean-Marie Brohm, Pierre Laguillaumie, Ginette Berthaud, Dominique Robert notamment. Ces militants créent Le Chrono enrayé qui fera une analyse critique des Jeux olympiques de Munich en 1972.

— 1975-1997 : La Théorie critique du sport — qui aura en 1977 avec la thèse d’état de Jean-Marie Brohm, Sociologie politique du sport, son « baptême bureaucratique du savoir » (Marx), et empruntera plusieurs schèmes d’intelligibilité (dialectique, herméneutique, fonctionnel et structural8) — s’exprimera pendant plus de 20 ans dans la revue Quel Corps ? fondée par Jean-Marie Brohm, Véronique Leprince, Jean-Christian Mazzoni, Jean-Louis Pannetier, Marc Perelman, Francis Vandeville, Bernard et Patrick Yanez. Durant 52 numéros auxquels participeront de nombreux collaborateurs plus ou moins épisodiques dont Michel Beaulieu et Michel Caillat, la revue Quel Corps ? déconstruira et démasquera le sport ; elle ouvrira un champ de recherche considérable sur la pratique, la théorie, l’idéologie et les institutions sportives, sur la corporéité sexuée (subjective, collective, symbolique, fantasmatique, mythologique, thanatologique, etc.) et sur les mystifications politiques et spectaculaires sous toutes leurs formes. Mais en plus de cet aspect théorique, cette revue insaisissable (toujours à la fois hic et nunc et ailleurs d’un numéro à l’autre) mènera une lutte militante et avant-gardiste, une lutte de « minorité agissante », contre les passages à l’acte mortifères et criminels de l’institution sportive. En témoignent les signifiantes campagnes de boycott de la Coupe du monde en Argentine (1978 : COBA), des Jeux olympiques de Lake Placid et de Moscou (1980 : COBOM) et de plusieurs versions du Rallye Paris-Dakar. À partir de l’avènement de la gauche au pouvoir en 1981, l’érosion progressive des membres combatifs de Quel Corps ? contraindra Jean-Marie Brohm à « auto-dissoudre » en 1997 ce qui était devenu la bête noire du mouvement sportif et de l’orthodoxie stapsiste. Notons cette remarque importante de Jean-Marie Brohm : Quel Corps ? était « une machine de guerre mobile : ni mini-parti, ni revue canonique, ni centre de recherches, ni groupe affinitaire, mais un peu tout cela et bien plus que cela. [Sa] vocation première a toujours été celle d’un instrument stratégique d’intervention anti-sportive et anti-olympique, un lieu de regroupement et facteur d’organisation des énergies militantes9 ». Quel Sport ? ne manquera pas de retrouver cette « praxis-processus » (Sartre) de l’intervention militante, en particulier contre les STAPS, cette citadelle du crétinisme et du carriérisme.

— 1998-2006 : Quel Corps ? disparaissant du paysage antisportif, quelques revues rhizomatiques plus ou moins « mimétiques » voient le jour d’abord sur la base d’une timide critique du sport, puis s’orientent très vite vers d’autres champs de réflexion. Quasimodo, X-Alta ou encore Illusio, trois revues qui se veulent les héritières légitimes de Quel Corps ? 10, tentent de réoccuper le champ critique. Elles prétendent « renouveler » voire « dépasser » la critique dans une lutte concurrentielle destinée soit à effacer Quel Corps ?, soit à justifier leur auto-engendrement sans filiation ni généalogie. Mais encore ont-elles au moins le mérite d’exister face au « désert qui s’avance » dans les STAPS et autres instances de production et reproduction de l’idéologie sportive. Même le fantômatique « Mouvement critique du sport » tente vainement de réchauffer les braises, tout en prétendant, malgré sa rigidité cadavérique, s’inscrire dans le grand courant critique issu de Partisans, Sport, culture et répression. Toujours est-il qu’en 1998, une campagne de boycott de la Coupe du monde de football en France (COBOF) donne l’occasion de maintenir tant bien que mal une tradition théorique et militante sans Quel Corps ? 11. Huit ans plus tard, avec le mouvement de boycott de la candidature de la ville de Paris aux Jeux olympiques 2012 (CAJO), la même volonté antisportive fait une brève apparition sur la scène publique, non sans succès médiatique.

— 2007 : Il aura fallu dix ans et une gigantesque flambée de violences, affaires, corruptions, toxicomanies et lobotomies sportives pour que Quel Sport ?, en lien avec d’autres groupes internationaux, notamment en Italie, en Espagne, en Allemagne, aux États-Unis et en Amérique latine, reprenne la lutte à l’endroit même où Quel Corps ? — liquidé de l’intérieur par les bureaucrates de la critique, les carriéristes, les agrégés parvenus, les beach-volleyeurs ou autres véliplanchistes, et, last but not least, les prétendus « héritiers légitimes » incapables de résister aux sirènes de la reconnaissance universitaire — avait été contraint de l’abandonner. Mais la troisième mi-temps s’achève à présent pour les zélateurs des fabuleuses histoires, sociologies, psychologies, ethnologies et autres didactiques (didactures…) du sport. La tyrannie de l’idiotie culturelle, l’imposture des illusionnistes et la morgue des bluffeurs devront désormais compter sur une nouvelle ligne de résistance. L’encéphalite délirante des shootés du stade et des dopés de l’amphi est terminée ! S’ouvre désormais la guerre de mouvement prolongée contre la bastille sportive, ses moutons et ses flancs-gardes.

1- André Breton, Manifestes du surréalisme, Paris, Gallimard, 1998, p. 76.

2- J’évoque bien ici ce mouvement de contestation du sport qui a toujours été à la fois théorique et militant. Je ne parle donc pas de la critique théorique ni de la critique critique et encore moins de la critique subventionnée par les institutions sportives. Les multiples publications qui se gaussent de dépasser la critique radicale du sport confondent passion de la tête et tête de la passion…

3- Robert Musil, L’Homme sans qualités, tome 1, Paris, éditions du Seuil, 1995, p. 165.

4- Jacques Derrida, Spectres de Marx. L’état de la dette, le travail du deuil et la nouvelle Internationale, Paris, Galilée, 1993.

5- Cf. Fabien Ollier, La Maladie infantile du Parti communiste français : le sport, tome 1 : Sport rouge et stratégie de développement du capitalisme, Paris, L’Harmattan, 2002, pp. 159-262.

6- Georges Sadoul, « Le nouvel assommoir », in Le Surréalisme au service de la révolution, Paris, Jean-Michel Place, 1976.

7- Cf. Jean-Marie Brohm, Jeux olympiques à Berlin, 1936, Bruxelles, éditions Complexe, 1983.

8- Cf. Henri Vaugrand, Sociologies du sport. Théorie des champs et théorie critique, Paris, L’Harmattan, 1999, pp. 97-106.

9- Quel Corps ?, « Auto-dissolution », mars 1997, pp. 31-32.

10- Cf. notamment Quasimodo, n° 1, « Sport et nationalisme », 1996 ; X-Alta, n° 1, « La tentation du bonheur sportif », 1999 ; Illusio, n° 1, « Jeux olympiques, Jeux politiques », 2004.

11- Cf. Fabien Ollier et Henri Vaugrand, L’Intégrisme du football. Berceau d’inhumanité, Paris, L’Harmattan, 2002.