Interventions

Match France-Turquie, 14 octobre 2019

Tribune – Libération

Football : « Le match France-Turquie ne doit pas servir de caution diplomatique »

Par Un collectif de personnalités civiles — 14 octobre 2019 à 15:06
Pour un collectif de personnalités, le match de foot prévu ce lundi ne doit pas se tenir tant qu’Ankara poursuit son offensive contre les Kurdes en Syrie.

Le président turc Erdogan a lancé une offensive militaire meurtrière contre les Kurdes du nord-est de la Syrie en frappant indistinctement les Unités de protection du peuple (YPG) qui combattent aux côtés des forces françaises et occidentales contre « l’hydre islamique » de Daech, et en contraignant les populations civiles à un exode massif sous une pluie de bombes. Cette opération du satrape turc, qualifiée de « Printemps de la paix » dans le plus pur style de la novlangue totalitaire, est non seulement un grave facteur de déstabilisation de la région soumise aux menées terroristes de Daech, mais aussi une menace directe contre la sécurité en Europe. Avec la dissémination possible des combattants de l’État islamique, Erdogan exerce en effet un chantage direct sur l’Union européenne qui a condamné son coup de force. Par là même l’autocrate nostalgique de l’empire ottoman vise non seulement à renforcer la dictature du parti islamo-conservateur (AKP) au pouvoir en mobilisant toutes les forces ultranationalistes du pays, mais aussi à interdire toute possibilité d’expression de la communauté kurde aussi bien en Turquie qu’en Syrie.

Le match retour entre la France et la Turquie pour la qualification à l’Euro de football 2020 est prévu au Stade de France ce lundi 14 octobre. Déjà classé à hauts risques en raison du nombre de supporters turcs attendus – on redoute même qu’il y ait près de la moitié du stade qui soit turc lundi – il risque également d’être l’occasion de manifestations violentes de leur part, d’autant qu’ils sont connus au sein des compétitions de l’UEFA pour leur fanatisme et leurs fréquents débordements. On se souvient que lors du match aller, où la France avait perdu en juin dernier 2-0 à Konya, ils avaient copieusement sifflé La Marseillaise dans une ambiance très hostile. On peut imaginer les conséquences d’un match très tendu, capable de déclencher des débordements et des affrontements entre supporters surchauffés, où les forces de l’ordre seraient mises une fois de plus à forte contribution. Les autorités japonaises n’ont, elles, pas hésité, au nom du principe de précaution, à annuler un match de rugby comptant pour la Coupe du monde afin d’éviter les dégâts occasionnés par le typhon Hagibis. Il est donc parfaitement possible d’annuler un match de football pour prévenir de graves troubles à l’ordre public et le déchaînement des passions nationalistes ou xénophobes.

Malgré les appels insistants des dirigeants européens et du Président Emmanuel Macron lui-même qui a demandé à son homologue turc de « cesser au plus vite » les frappes sur les combattants alliés, la Turquie persiste à poursuivre son opération militaire qui a déjà coûté la vie à de nombreux civils et est en passe de provoquer un désastre humanitaire majeur. La Turquie d’Erdogan qui s’arroge le droit d’employer la force en dépit des nombreuses condamnations de la communauté internationale n’entendra que le langage de la fermeté. Le match de football France-Turquie ne doit donc pas être l’alibi diplomatique pour célébrer hypocritement la paix des stades – rappelons que le « onze » turc a célébré sa victoire sur l’Albanie en faisant un salut militaire provocateur devant son public (AFP, 13 octobre 2019) – alors que la soldatesque turque et ses supplétifs massacrent les Kurdes, détruisent leurs habitations et provoquent des déplacements massifs de leurs familles.

Pour les instances du football (FFF et UEFA), qui entendent maintenir coûte que coûte ce match au nom de la prétendue « neutralité politique » du sport, l’essentiel est que le show médiatique attendu au Stade de France ait lieu, quelles que soient les circonstances. Il ne leur vient pas à l’idée que les « Bleus », en jouant au ballon avec onze représentants d’une nation en guerre qui viole ouvertement les droits de l’homme et se comporte aux portes de l’Europe comme un État voyou, puissent être complices d’une opération de propagande nationaliste orchestrée par Erdogan et l’ambassade turque à Paris. Le football, osent-elles même ajouter, « rassemble les peuples » et « apaise les tensions internationales », il porterait en lui « l’espérance d’un monde meilleur » ! À ce discours mystificateur il est temps d’opposer le droit des peuples à vivre en paix et en sécurité. Or, trop d’exemples historiques attestent que le sport, le football en particulier, a servi de caution idéologique à des régimes totalitaires, États policiers et dictatures militaires. Ceux-là mêmes qui prétendent aujourd’hui que le ballon rond à une « vocation citoyenne » doivent donc refuser de maintenir un match qui en cas de victoire turque serait exploité par la propagande d’Ankara comme une légitimation de la « force turque », aussi bien sur les terrains de football que sur les terrains de guerre.

Nous, signataires de cette tribune, considérons qu’il n’est pas possible de jouer un match de football contre la Turquie alors que celle-ci lance son armée dans une visée clairement génocidaire contre les Kurdes du nord-est syrien. Nous demandons aux autorités politiques et sportives françaises d’annuler ce match dans de pareilles conditions. Nous demandons également à la FFF, à l’UEFA et aux joueurs eux-mêmes de ne pas disputer un tel match tant que la Turquie sera en guerre. C’est le seul moyen pour éviter de faire du football une arme politique au service des ambitions expansionnistes d’un régime belliciste. Le football ne saurait être en effet au-dessus des intérêts légitimes d’un peuple victime d’une agression brutale.

Signataires

Isabelle Barbéris, maître de conférences et HDR en arts de la scène ; Jean-Marie Brohm, professeur émérite de sociologie à l’Université Montpellier III ; Pascal Bruckner, philosophe ; Paul Cesbron, Gynécologue-Obstétricien, secrétaire de la Société d’Histoire de la Naissance ; Angélique Christaki, psychanalyste, HDR à Paris XIII-Sorbonne ; Anne-Lise Diet, psychologue, psychanalyste, analyste de groupe et d’institution ; Georges Yoram Federmann, psychiatre ; Jacques Gleyse, professeur émérite à l’Université de Montpellier, laboratoire LIRDEF ; Pierre Guerlain, Professeur émérite en études américaines à l’Université Paris Nanterre ; Laurent Loty, historien des idées scientifiques et politiques au CNRS ; Eric Marty, écrivain et universitaire ; Fabien Ollier, directeur de la revue Quel Sport ? ; Laetitia Petit, maître de conférences en psychologie clinique à l’Université Aix-Marseille ; Robert Redeker, philosophe ; Louis Sala-Molins, professeur émérite de philosophie politique aux Universités Paris I et Toulouse II ; Daniel Salvatore Schiffer, philosophe, écrivain et éditorialiste ; Pierre-André Taguieff, philosophe et historien des idées, directeur de recherche au CNRS ; Jacques Testart, biologiste et écrivain ; Patrick Vassort, maître de conférences à l’UFRSTAPS de Caen.

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Tribune – Marianne

Match France-Turquie : « Une humiliation pour le gouvernement »

Un collectif d’intellectuels déplore le déroulement du match de football France-Turquie qui s’est déroulé ce lundi 14 octobre.
Publié le 18/10/2019 à 17:14

En demandant lundi aux autorités politiques et sportives françaises d’annuler le match France-Turquie compte tenu du refus du président Erdogan de cesser son offensive militaire contre les Kurdes du nord-est de la Syrie et en demandant également à la FFF, à l’UEFA et aux joueurs eux-mêmes de ne pas disputer un tel match tant que la Turquie sera en guerre, nous avons voulu protester contre l’instrumentalisation du football comme arme politique au service des ambitions expansionnistes d’un régime belliciste (voir « Le match France-Turquie ne doit pas servir de caution diplomatique », Liberation.fr, 14 octobre 2019).

Or, c’est très exactement ce qui s’est réalisé. Comme on pouvait s’y attendre, les footballeurs turcs ont effectué un salut militaire pour célébrer leur but égalisateur, déclenchant ainsi une ébullition nationaliste et xénophobe dans les tribunes, dans les médias turcs aux ordres de l’État, dans les rues d’Istanbul et sur les réseaux sociaux. Tandis que la chaîne M6, diffuseur du match, censurait les images de cette célébration nationale-fasciste, plusieurs ministres du président Erdogan partageaient la photo des footballeurs-soldats, en premier lieu le ministre des Sports, Mehmet Kasapoglu, qui assistait au match. Les médias pro-gouvernementaux se sont réjouis de la célébration des joueurs turcs en ces termes : « L’équipe nationale donne la plus belle des réponses à l’Occident hypocrite ! Un salut à nos militaires depuis la France » (AFP, 15 octobre 2019). Nul ne pouvait donc douter, comme nous l’avons pourtant entendu à plusieurs reprises lors des émissions d’avant-match, qu’un tel salut, loin d’être une « habitude culturelle » des footballeurs turcs, était une provocation anti-occidentale et une manifestation d’allégeance au bellicisme d’Erdogan.

À présent, la ministre française des Sports, qui a assisté au match en cautionnant l’opération de propagande turque, en est réduite à demander piteusement à l’UEFA de prendre des sanctions contre « les joueurs turcs [qui] ont gâché [les] efforts [des forces de l’ordre] en réalisant un salut militaire, contraire à l’esprit sportif » (AFP, 15 octobre 2019). L’UEFA quant à elle, déjà interpellée après le match Turquie-Albanie lors duquel les joueurs turcs avaient « dédié leur victoire à nos valeureux soldats ainsi qu’à nos militaires et concitoyens tombés en martyrs » (AFP, 13 octobre 2019) en faisant un salut militaire devant leur public, se dit « vigilante » et prête à « examiner » les cas. Une telle désinvolture, à peine masquée par la langue de bois si familière aux instances du sport, se retrouve dans les rangs du gouvernement Macron-Philippe qui, à l’image du ministre Le Drian, a préféré s’esquiver devant ses responsabilités. Le ministre de l’Intérieur Castaner, parfaitement au courant des risques élevés de provocations nationalistes turques sur le stade, dans les tribunes et dans les rues de la capitale, aurait très bien pu et aurait dû annuler le match pour des raisons de sécurité évidentes, mais aussi au nom du respect de la souveraineté de notre pays. Les troubles à l’ordre public et les offenses aux valeurs de la République française étaient de toute évidence prévisibles : ils ont bel et bien eu lieu. Pourtant, le ministre de l’intérieur a préféré se défausser sur l’UEFA prétendue seule organisatrice de la rencontre, tout en mettant encore une fois à rude épreuve les forces de l’ordre confrontées à de nombreuses échauffourées entre supporters et aux comportements agressifs des groupes ultras turcs chauffés à blancs par leurs joueurs fétiches.

Ainsi, en ridiculisant les illusions des autorités françaises qui pensaient pouvoir apaiser les tensions sur le terrain sportif, le gouvernement turc, via ses mercenaires en crampons, a aussi humilié la diplomatie française incapable d’empêcher les provocations des commandos sportifs d’Erdogan, incapable surtout, en refusant la mascarade d’un match de football « pacifique » dans une situation internationale de guerre, d’exercer une quelconque pression pour faire cesser les menées génocidaires de la soldatesque d’Erdogan et de ses supplétifs contre les Kurdes.

L’annulation de ce match qui restera dans les annales comme une honteuse forfaiture du gouvernement Macron-Philippe et de l’UEFA était la seule et unique position politique à mettre en œuvre. C’est pourquoi nous considérons aujourd’hui que les responsables politiques qui, au sein du gouvernement et de l’Assemblée nationale, ont laissé ce match France-Turquie se dérouler au nom de la prétendue neutralité sportive ou de la paix des stades se sont rendus complices de la propagande militaro-nationaliste d’Ankara sur le territoire français. Les propos de l’entraîneur Didier Deschamps sur le « football sanctuaire » et les joueurs qui doivent rester « concentrés sur leur objectif sportif », débités sur tous les tons et toutes les ondes, apparaissent désormais pour ce qu’ils sont : des alibis à la lâcheté politique devant un crime de guerre. Les laborieuses justifications, répétées ad nauseam, sur la « séparation du sport et de la politique » n’ont servi qu’à entériner le cynisme meurtrier des autorités politiques et sportives turques qui conçoivent le football comme la continuation de la guerre par d’autres moyens.

Le jour du match, on apprenait que la jeune kurde Havrin Khalaf, ingénieure, féministe et co-présidente du parti Avenir de la Syrie, qui réunit arabes et kurdes dans un même combat dans cette partie du pays à la fois contre le régime de Bachar El-Assad et contre l’Etat Islamique, était sauvagement assassinée dans sa voiture par des soldats turcs en Syrie. C’est une telle barbarie que les footballeurs et les supporters turcs ont eu tout loisir de célébrer en faisant le salut militaire devant le monde entier.

Signataires :

Isabelle Barbéris, maître de conférences et HDR en arts de la scène ; Jean-Marie Brohm, professeur émérite de sociologie à l’Université Montpellier III ; Pascal Bruckner, philosophe ; Paul Cesbron, Gynécologue-Obstétricien, secrétaire de la Société d’Histoire de la Naissance ; Angélique Christaki, psychanalyste, HDR à Paris XIII-Sorbonne ; Anne-Lise Diet, psychologue, psychanalyste, analyste de groupe et d’institution ; Georges Yoram Federmann, psychiatre ; Jacques Gleyse, professeur émérite à l’Université de Montpellier, laboratoire LIRDEF ; Pierre Guerlain, Professeur émérite en études américaines à l’Université Paris Nanterre ; Laurent Loty, historien des idées scientifiques et politiques au CNRS ; Éric Marty, écrivain et universitaire ; Fabien Ollier, directeur de la revue Quel Sport ? ; Laetitia Petit, maître de conférences en psychologie clinique à l’Université Aix-Marseille ; Robert Redeker, philosophe ; Louis Sala-Molins, professeur émérite de philosophie politique aux Universités Paris I et Toulouse II ; Daniel Salvatore Schiffer, philosophe, écrivain et éditorialiste ; Pierre-André Taguieff, philosophe et historien des idées, directeur de recherche au CNRS ; Jacques Testart, biologiste et écrivain ; Patrick Vassort, maître de conférences à l’UFRSTAPS de Caen.

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Le SNEP, la paix des stades et la paix des cimetières kurdes

Une réponse de Quel Sport ? au communiqué de presse du SNEP sur le match France-Turquie

 

Dans son communiqué de presse daté du 17 octobre 2019 au sujet du match France-Turquie, Benoît Hubert, secrétaire national du SNEP, met en cause le collectif d’intellectuels et de militants dont je fais partie qui a demandé, dans un texte publié sur le site de Libération[1], l’annulation du match France-Turquie compte tenu de l’offensive militaire menée dans le même temps par les troupes d’Erdogan contre les Kurdes du nord-est syrien. Préférant s’identifier aux joueurs de football qui se comportent en temps ordinaire comme des mercenaires exsudant le fric, plutôt qu’aux combattants et civils kurdes fauchés par les balles et les tirs d’obus, Hubert considère que notre demande consistait à « développer des propos visant à exacerber la tension entre les équipes ». Autrement dit, selon la tactique du retournement des responsabilités bien connue des éternels alliés compulsifs des bourreaux, Hubert nous accuse de vouloir jeter de l’huile sur le feu, comme beaucoup ont reproché et reprochent encore à Charlie Hebdo d’avoir provoqué la fureur islamiste en caricaturant Mahomet.

Il n’est évidemment pas venu à l’esprit de Hubert que l’affrontement médiatisé des équipes en question générait de fait un climat d’exacerbation du nationalisme turc suffisamment inquiétant pour mobiliser des forces de l’ordre françaises et des stadiers en nombre deux fois plus élevé que d’habitude. Le « fair-play » du match valait bien, pour Hubert, le déploiement exceptionnel de brigades de CRS, d’agents secrets, de flics en civil et de services de sécurité prêts à calmer les ardeurs des ultras aux frais du contribuable… L’essentiel pour lui, que rien ne devait diluer ou pervertir, était sans doute de vibrer pleinement, sans tracasseries politiques gênantes, pour « nos Bleus » et pousser « nos champions du monde » vers la victoire ! L’idée que les représentants de la nation française, décorés de la légion d’honneur de surcroît, se rendaient objectivement complices de l’opération de propagande nationaliste orchestrée par Erdogan à travers ses onze soldats en crampons, en jouant au ballon avec eux tandis que l’armée turque liquide les Kurdes et rase leurs habitations, ne semble pas avoir eu le temps de germer dans son cerveau aride. Tout ce qui comptait finalement pour Hubert, c’était le « choc » viril mais correct, sans tension extrasportive inappropriée, des « frères ennemis » : la belle revanche face aux Turcs, la vengeance face à l’humiliation du match aller, la bonne raclée que les « Bleus » devaient mettre aux « étoiles du croissant ». Mais avec la « zen attitude », sans tension supplémentaire…

Dans une langue de bois bureaucratique dont il a le secret pour ne pas évoquer la nature directement politique du sport – on appréciera sa phrase de jésuite : « Le sport est au cœur de la société, il n’en est pas son excroissance et doit donc apporter son tribut aux questions sociales qui l’interpellent » –, Hubert travestit allègrement la réalité en affirmant que « le match au Stade de France n’a pas été ce que bien des observateurs supposaient : un spectacle massif de chauvinisme national de la part des supporters turcs en direction de l’armée turque ». Quiconque a suivi le match en dehors de l’écran d’M6 qui a tout bonnement censuré les moments « chauds » pour ne diffuser que des images de liesse supportériste destinées aux crétins moyens, sait pertinemment que la rencontre a été l’occasion d’une déferlante chauvine de la pire espèce : dans les tribunes, des rixes sont survenues entre des groupes de supporters français ayant déployé une banderole pro-Kurdes et des supporters turcs hostiles à cette position (86e minute du match) ; après le but des Turcs, les ultras rouges et les footballeurs plantés devant eux en plein salut militaire ont célébré l’égalisation en la dédiant à la soldatesque sanguinaire d’Erdogan ; devant le Stade de France, de nombreux supporters turcs se sont assemblés, enroulés dans le drapeau national, pour effectuer à leur tour le salut militaire ; dans la presse aux ordres d’Erdogan et sur les réseaux sociaux français et turcs, l’exaltation nationale-militariste a échauffé les petites cervelles supportéristes au point de laisser libre cours à une rage anti-occidentale débridée (voir AFP, 15 octobre 2019).

Pour Hubert qui croit encore très naïvement pouvoir séparer l’arène sportive des champs de bataille, une seule attitude serait finalement condamnable, mais uniquement sur le plan sportif : celle des joueurs qui ont fait le salut militaire. Aussi se lamente-t-il en direction de l’UEFA pour qu’elle ne reste pas « sans réponse » face à une telle « apologie à la politique de leur gouvernement [sic] ». Bien sûr, l’UEFA ne va pas manquer de satisfaire les exigences du SNEP au plus vite… D’autant que Hubert a plus d’un élastique à son survêtement : il est pour la paix ! Il appelle même toutes les forces démocratiques à s’unir pour « isoler ces types d’engagement » bellicistes qui, partout ailleurs que dans un stade, « ont toute possibilité de s’exprimer ». Ce qui veut dire clairement que les joueurs turcs peuvent bien continuer leur salut de janissaires en crampons hors du stade, ils ont la bénédiction du SNEP ! C’est une façon assez scabreuse, convenons-en, d’illustrer la thèse du « football-citoyen » et de prouver que, non, les footballeurs ne sont ni des paquets de muscles insensibles aux valeurs de l’engagement politique, ni des soldats de seconde zone… Ils peuvent en effet être de bons propagandistes du national-fascisme d’Erdogan sur le sol français !

Ces morceaux de double-pensée typiques des novlangues technocratiques ne valent cependant pas la conclusion du communiqué, exemplaire dans l’art stalinoïde qui consiste, comme le souligne George Orwell, à « retenir simultanément deux opinions qui s’annulent alors qu’on les sait contradictoires et croire à toutes les deux », à « employer la logique contre la logique » et à « répudier la morale alors qu’on se réclame d’elle »[2]. Hubert n’a effectivement pas honte de préciser ceci : « Le SNEP-FSU est opposé au développement des grands événements sportifs internationaux (EURO, CM…) qui contreviendraient aux droits sociaux, fermeraient les yeux sur des contextes politiques anti-démocratiques pour assurer leur réussite, leur rentabilité et leur pérennité ». Or, puisque le SNEP estime qu’il n’y avait pas lieu de s’opposer au match France-Turquie, sauf à vouloir, comme nous, « exacerber les tensions entre les équipes [sic] », il faut en conclure plusieurs choses :

a- ce match n’était pas un grand événement sportif international. Match de qualification pour l’Euro 2020, organisé au Stade de France, joué devant plus de 70 000 spectateurs dont au moins 30 000 supporters turcs, relayé par les médias du monde entier et suivi sur M6 par 7,4 millions de téléspectateurs, il est pour le SNEP l’équivalent d’un challenge nature de l’UNSS…

b- ce match organisé par l’UEFA ne contrevenait pas aux droits sociaux, ne fermait pas les yeux sur des contextes anti-démocratiques. Bien sûr, ceux qui en demandaient l’annulation ont certainement inventé le massacre des Kurdes par l’armée turque et ont abusivement considéré que Erdogan, ouvertement soutenu par son équipe de football lors du match contre l’Albanie le 11 octobre 2019, bafouait les droits de l’homme, alors que son offensive est incontestablement un « printemps de la paix »…

c- ce match ne servait pas les seuls intérêts de l’UEFA, sa réussite financière, sa rentabilité médiatique et sa pérennité de bureaucratie mafieuse. D’ailleurs, si l’UEFA a souhaité qu’il ait lieu dans un contexte où l’équipe d’une nation en guerre se comporte comme une armée en territoire étranger, c’est uniquement par philanthropie et amour du sport…

Un tel décryptage permet ainsi de bien comprendre que quand le SNEP-FSU dit « opposition » il entend « adhésion ». Cela explique mieux pourquoi le syndicat qu’Hubert gère en bon secrétaire du Parti des sportifs, s’est « opposé » depuis si longtemps déjà aux grandes messes du sport totalitaire ou dictatorial, qu’il s’agisse du Mondial de football en Argentine en 1978, des JO de Moscou en 1980, des JO de Pékin en 2008, des JO de Moscou en 2014, du Mondial de handball au Qatar en 2015, des Jeux européens en Azerbaïdjan en 2015, du Mondial de football en Russie en 2018 ou des Mondiaux d’athlétisme au Qatar il y a quelques semaines (j’en oublie beaucoup, la liste est longue !). Et l’on ne doute pas un seul instant que le SNEP va également « s’opposer » avec force et détermination au Mondial de football au Qatar en 2022, là où crèvent les travailleurs népalais des stades et là où sont traqués, réprimés, torturés ou pendus les « infidèles », les « apostats », les libres penseurs, les homosexuels et les femmes « rebelles » ; comme il « s’opposera » vigoureusement aux JO d’hiver à Pékin la même année, en faisant ainsi trembler les automates nécrophiles du Parti communiste chinois. Les multinationales du sport (FIFA, CIO, IRB, etc.) ont toujours été pour le SNEP des sortes d’ONG universalistes passagèrement sujettes à quelques dérives, celles-là mêmes auxquelles il faut, au nom de la paix dans le monde et de la solidarité populaire, « s’opposer » très fermement. Dans l’esprit passablement labyrinthique de Hubert, la guerre c’est la paix, la liberté c’est l’esclavage, l’ignorance c’est la force.

 

En réponse à cet ignoble communiqué dont le contenu est très loin de refléter ce que pensent de ce match et de ses conséquences politiques et militaires la plupart des enseignants d’EPS, syndiqués ou non au SNEP, voici donc l’analyse qu’en fait le groupe Quel Sport ? et, avec lui, de nombreux intellectuels. Comme le SNEP ne manquera pas de communiquer sa position de Ponce Pilate dans l’espace public et auprès des professeurs d’EPS, je considère qu’il est essentiel de diffuser le plus largement possible la réplique de Quel Sport ? Comme dit Marx : « Il faut rendre l’oppression réelle plus dure encore en y ajoutant la conscience de l’oppression, et rendre la honte plus honteuse, en la livrant à la publicité[3] ». Aussi enverrai-je ce document à tous les syndicats, à mes collègues enseignants et aux principales forces politiques françaises.

Fabien Ollier.

[1] Voir Collectif de personnalités civiles, « Le match France-Turquie ne doit pas servir de caution diplomatique », Liberation.fr, 14 octobre 2019.

[2] George Orwell, 1984, Paris, Gallimard « Folio », 2002, p. 55.

[3] Karl Marx, Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel, Paris, Allia, 1998, p. 15.